Thibaut de Champagne Du vilain asnier
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Il y avait à Montpellier un paysan qui avait lhabitude de charger ses deux ânes de fumier pour le vendre comme fumure.
Un jour quil avait chargé ses ânes, sans tarder il entra dans la ville, conduisant ses animaux à grand peine, les excitant de ses cris et les aiguillonnant dune fourche. Il fit tant quil entra dans la rue des Epiciers. Les apprentis y battaient les épices dans les mortiers, et quand il sentit leur odeur, notre ânier tomba raide évanoui tout comme sil était mort : il naurait pu faire un pas de plus même pour cent marcs dargent comptant. Aussitôt ce fut la désolation et la crainte! Des gens disaient : « Pitié, mon Dieu ! Voyez ce cadavre ici ! » Car ils redoutaient une épidémie. Les ânes pendant ce temps se tenaient là tranquilles avec leur chargement car cet animal ne bouge pas si on ne ly contraint. Quand il y eut un bon attroupement, un petit futé qui avait tout vu, sécria : « Messieurs, si quelquun le souhaite, je veux bien guérir cet homme, mais contre des espèces sonnantes ! - Guérissez-le vite, et vous aurez vingt sous de ma bourse, sécria un bourgeois. - Bien volontiers, répondit notre homme. » Aussitôt il saisit la fourche avec laquelle le paysan excitait ses ânes, prit une fourchée de son fumier et la porta sous le nez de son propriétaire. Quand celui-ci huma la puanteur du fumier, il en perdit le parfum des herbes ; alors il ouvrit les yeux, se mit debout et se déclara guéri. Soulagé et heureux, il annonça que désormais il ne passerait plus jamais par là sil trouvait un autre chemin. Par ce conte, jai voulu vous montrer que celui qui ne sobstine pas dans son orgueil agit en homme sensé et sage et que nul ne doit aller contre la nature. Fin du vilain ânier.
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texte de Montoglon, tome 5, page 40
Une autre version figure sur le site fenton-loud |
... avec laide du site : http://www.fenton-loud.com/medfrench/ où il y a en particulier des notes très éclairantes (dans la
version pdf) ainsi quun glossaire. |